Testament

Publié le 16 Avril 2013

Elle sent toujours bon et pourtant elle a perdu le goût et l'odorat.
Elle arrive toujours à remarquer des petits détails sur ma tenue ou ma coupe de cheveux et pourtant elle perd la vue.
Elle est une cuisinière extraordinaire qui ne suit aucune recette.
Elle est souvent fatiguée mais ne sait pas se reposer.
Elle a une armoire pleine de photographies qu'elle ne regarde jamais et elle nous interdit de lui en prendre.
Elle dit ne plus savoir parler polonais mais avec sa meilleure amie elle y arrive très bien quand elle ne veut pas que d'autres comprennent.
Elle s'est offert un tapis d'Orient tellement cher qu'elle ose à peine marcher dessus.
Elle essaie de se rendre souvent sur la tombe de son époux, elle la nettoie, la bichonne malgré son dos douloureux.
Elle aime boire du vin à table et de la bière bien fraîche en été, et tant pis si ce n'est pas conseillé avec tous ses médicaments.
Elle est toujours aussi belle et bien coiffée.
Elle aime critiquer et nier qu'elle critique.
Elle m'a élevé, au sens propre. Elle m'a emmené vers des sommets, m'a fait confiance. Elle m'a fait tomber aussi, m'a blessé.
Mais elle m'a toujours relevé.
Elle m'a pardonné, toujours.

Dans quelques jours elle va subir une lourde opération.
Elle a très peur, elle n'en dort plus, elle cherche à se faire rassurer tout le temps.
Je la comprends, c'est une opération "ça passe ou ça casse".
J'ai peur moi aussi et je tente de la rassurer comme je peux mais j'ai du mal.
J'ai peur, vraiment peur. Que puis-je faire pour elle? Comment l'aider à franchir les portes de l'hôpital sereine? Est-ce que c'est possible d'abord d'y aller l'esprit serein?
Que puis-je faire pour elle? Pas grand chose, je le crains.
Ce week end, je lui mettrai son arrière petit-fils dans les bras, je lui raconterai des blagues, des anecdotes sur ma nouvelle vie de maman, on se racontera peut-être des souvenirs de jours heureux, je lui ébourifferai les cheveux juste pour le plaisir de l'entendre râler parce qu'elle est allée chez le coiffeur comme tous les samedis.

Je l'ai appelé pour lui annoncer notre visite, elle est ravie et impatiente.
Durant notre conversation elle m'a rappelé un épisode de mon enfance que j'avais oublié.

Chez elle il y a un petit coffre en bois qui se ferme à clé. Ce coffre je l'ai aimé dès le premier regard. J'étais curieuse de savoir ce qu'il cachait et j'ai mis du temps à le savoir. Des bijoux, de jolis bijoux. Moi je m'en moquais, je ne voyais que le coffre, je m'imaginais y cachant tous mes petits secrets. Ce coffre je le voulais. Mais il lui appartenait à elle.
Alors un jour, je devais avoir huit ou neuf ans, je lui ai dit "si jamais tu meurs, est-ce que je peux avoir le coffre?". Elle m'a dit oui. Ca ne m'a pas suffit. Ce jour là, je lui ai demandé de me l'écrire noir sur blanc.
Je ne me souvenais plus du tout de cette histoire mais pourtant je revois très clairement la feuille de papier sur laquelle elle avait rédigé un mini testament pour moi, je revois très clairement sa si belle écriture. Elle ne l'a pas écrit noir sur blanc, à ce moment là je n'avais qu'un feutre bleu marine à lui prêter.

Quand elle m'a raconté ça elle a rit, mais je savais bien pourquoi elle m'en parlait. C'était sa façon à elle de me dire que ce coffre est pour moi. Moi je ne riais pas, j'étais horrifiée, les enfants peuvent être cruels, parfois sans le vouloir, et je l'avais été.

Aujourd'hui ce coffre je ne suis pas pressée de l'avoir. J'ai encore envie de regarder les jolis bijoux briller sur le corps de ma mémé.

Rédigé par This Girl

Publié dans #A moi, #Eux

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